Je suis dispensable - 01/11/04



Il y a quelque chose qui a changé. Je ne saurais dire quoi pour le moment, du moins pas exactement. Tout est encore trop flou, trop d'incertitudes. Je ne sais pas ce que je veux. Et je dois dire que c'est un sentiment plutot désagréable. Il n'est pas vraiment nouveau, mais la façon dont j'en ai conscience aujourd'hui m'est différente des fois précédentes.

Avant, je pouvais affirmer la tête haute : "Rien ne m'intéresse, ne m'attire vraiment". Maintenant, je peux tout juste penser "Bordel... Je suis paumé. Complètement perdu."

Ca me fait peur. De voir ainsi ma vie, sous la forme d'un gigantesque point d'interrogation. De ne voir que cela, d'ailleurs : des questions sans réponse.

Je me sens tiraillé entre mon désir de fuir le monde dans sa globalité, et ma propension à être conforme aux attentes de l'Autre, et donc à y participer. En toute honnêteté, ma seule raison de vouloir prendre part au Monde, à la Vie, et à toutes ces sortes de chose, c'est parce qu'on me le demande, tout le temps, partout. Le monde me rappelle sans cesse à lui, mes proches me reprochent ma fuite.

Mes raisons de m'échapper me semblent par contre nombreuses et bien fondées. Je crains que ça ne reste ainsi jusqu'à ce que cesse ce bloquage inconscient de mes émotions. Et je ne sais pas comment on fait pour se débarasser d'une telle carapace. Je ne sais pas, vraiment, si je souhaite m'en débarasser. Je voudrais qu'il m'arrive quelque chose ; puisque la vie est si imprévisible, je voudrais que l'improbable se produise, qu'une preuve flagrante apparaisse que la froide logique avec laquelle j'appréhende ma vie est erronée à la base.

Ma réflexion tourne en rond et se suffit à elle-même ; j'ai besoin d'un accident, d'un bug inattendu. J'ai besoin de découvrir la donnée inconnue qui permettra la remise en cause de mon système de pensée. Parce qu'aussi paumé que je puisse être, je suis néanmoins à même de formuler ce que je ne veux pas : passer ma vie ainsi, à réfléchir en rond.

Je ne sais pas ce que je suis. Je n'ai pas d'identité, je ne sais pas qui est Je.

Le Je de "J'existe", et "je pense" (trop).

Je suis un être humain, parmi des milliards. Une forme de vie semblable à tant d'autres, totalement dispensable à la bonne marche de cette planète. Je ne suis pas indispensable au monde, c'est frustrant. Je ne suis indispensable à personne. Non, pas même à mes enfants. Et paradoxalement, je me sens si dépendant de toutes ces personnes autour de moi... Si dépendant de ce monde qui n'a cure de mon existence !

J'étais une personne dépendante, bien avant de toucher à l'héro. Dépendant de l'opinion de mes pairs à mon sujet. Dépendant de personnes à même de panser les cicatrices de mon compte bancaire. La société, le monde en général, me renvoie une image très négative de cette dépendance. Il faut être adulte, il faut se gérer. Aux yeux de l'Autre, je ne fais pas ce qu'il faut. J'ai l'impression qu'on me contraint à avoir une piètre estime de moi-même, du fait de ce tempérament passif. Comme si le monde n'était composé que de formes de vie actives...

Mais ce n'est pas le cas. Il existe des espèces animales ou végétales dont le mode de vie est uniquement parasitaire, pas même symbiotique. Il n'y a que l'Homme pour considérer l'une ou l'autre forme de vie comme bonne ou mauvaise, car la Nature s'en fout. Actif ou passif, hôte ou parasite, elle ne demande que la survie de l'espèce.

Je suis un parasite du monde, comme l'Héroïne est un parasite de mon âme. Et elle mérite une majuscule, parfaitement madame. J'assure ma survie en parasitant mon entourage sous diverses formes, et sans rien donner en retour - du moins, de façon volontaire. S'il y a des gens qui apprécient ma compagine, j'en déduis que, quelque part, je leur apporte quelque chose. Mais si je les fréquente, ce n'est pas pour ce que je leur apporte , mais bien pour ce qu'eux auront à me donner. Pour leur capacité à subvenir à mes besoins (financiers, relationnels, egocentriques...).

Et il est vrai que je fais toujours mon maximum pour que la quantité d'efforts que j'aie à fournir soit le plus minime possible, avec un maximum de bénéfices. Sachant que ce dont je ressens le plus le besoin, est juste un peu d'estime de Moi.

Je dois interrompre ici cette note. La dernière trace d'héro est en train de me mettre la tête à l'envers, j'ai du mal à trouver les touches sur mon clavier, du mal à tenir mes yeux ouverts. C'est très agréable. je crois que je vais m'en faire une autre, une plus grosse.

C'était le final sur une touche de provocation gratuite et cynique.
Je crève à petit feu, mais ma mort est délicieuse, je ne veux pas en rater une miette. Je veux vivre pour ainsi m'éteindre, le cerveau embrumé dans de brunes rêveries.

Regardez-moi, je vous l'ordonne.
Le spectacle de ma descente aux enfers, est la seule chose que j'aie envie de vous offrir. Et ne vous y méprenez pas : l'enfer, c'est vous qui le vivez. Moi, quand je suis dans cet état, je suis plus proche du paradis que n'importe lequel d'entre vous.
Vous qui me jurez les grands dieux qu'il faut accepter les souffrances de la vie, je vous assène mon auto-destruction, sachant pertinemment que cela peut vous blesser, alors même que mon âme et mon corps sont dans cocon soyeux dans lequel la douleur est abolie. C'est ça, la vie ? C'est ça qu'il faut accepter : souffrir, parce que ça fait partie du jeu ? Il faut accepter d'Aimer pour laisser pénétrer en nous la Douleur et la Peine? Et pour gagner quoi, en contrepartie ? du bonheur ? Je m'adresse aux proches et personnes qui tiennent à moi, et ressentent donc de la peine en lisant ces lignes : Mais ou est-il, votre putain de bonheur, en ce moment ?

Vous me faites rire, vous me faites pitié, vous me faites chier.
Aimez et souffrez, puisque vous l'avez choisi.
Contentez-vous d'un bonheur qui se mesure en secondes, et entraînez votre mémoire à vous rappeler ces instants durant les éternités insipides et pénibles qui peuplent vos vies.

Bien malin qui me convaincra de l'utilité d'accepter d'ôter ma carapace. Vous êtes en général, si peu convaincants dans votre bonheur, que vous en devenez même par moments ma principale raison de refuser en bloc tout ce qui provient du Coeur.

A contre-coeur, je dois m'arrêter ici : la tête me tourne de trop ; je vais devoir mettre l'album de portishead, m'allonger, et profiter de mon passage en ces limbes pour déguster cette voix aux accents si profonds et touchants, pour me délecter de ces morceaux si chargés en émotions, de ces mélodies envoutantes et mélancoliques. Je vais faire cela à contre-coeur, oui, car j'éprouve en ce moment même un petit plaisir sadique à imaginer vos pensées.

C'est méchant, c'est gratuit, ça vous fait mal et ça me fait marrer.
Liebniz avait raison : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.