
L'autre - 06/11/04
Mon dictateur possède un nom, bien qu'il soit totalement impersonnel, un nom générique en quelque sorte, car dans la réalité, il en possède une infinité, peut-être même un peu plus. Il est celui qu'on nomme "l'Autre", Autrui, ou ce que vous voulez qui soit humain et différent de moi.
Je suis sous l'emprise de l'Autre, terrorisé par le jugement qu'il émettra sur ma personne, pétrifié à l'idée de faire un geste qui pourrait déplaire à ses yeux. Parce qu'il n'attend que cela, justement. Le moment ou je commettrai l'erreur qui lui permettra de me mettre au rebut, de me décrédibiliser, ou plus simplement, de me ridiculiser. Alors, je dois faire attention, sans cesse, ne jamais perdre le contrôle. Calculer minutieusement le moindre de mes faits et gestes, la moindre de mes paroles : l'Autre est un despote impitoyable qui n'hésitera pas à ruiner ma vie si je ne satisfais pas ses attentes. Il se défent du contraire, pourtant, mais je sais que tout cela n'est qu'un vaste mensonge, une énorme supercherie. Il prétend ne pas me juger mais je peux sentir son opinion à mon sujet lorsqu'il pose les yeux sur moi, avant même de m'avoir lu ou entendu. Il affirme respecter mon droit à la différence et ma liberté d'être moi-même, mais paradoxalement, me fustige et me condamne dès lors que je ne lui suis plus similaire. Mais il fait cela si sournoisement et si indieusement, que toute forme de révolte est vaine, et ne mènera qu'à mon autodestruction - qui d'ailleurs a déjà commencé.
L'Autre, c'est tout le monde et personne à la fois, c'est une entité que je ne suis en mesure de combattre ni avec mes poings, ni avec mes mots. Sur sa décision arbitraire, je peux en un instant me retrouver seul et abandoné, à la rue et sans le sou. L'Autre a la capacité... que dis-je ? le Pouvoir d'influer sur ce que j'ai, autant que sur ce que je suis. Et il a mille et une raisons de le faire. Des raisons toujours bonnes, cela va de soi. il dispose pour cela d'une quantité d'informations à mon sujet supérieure à celle dont je dispose moi-même ; il n'a dont qu'à choisir selon son humeur laquelle de mes caractéristiques, lequel des épithète qui me convient à un instant T, lui permettra de déterminer mon présent et mon futur.
La couleur de ma peau. Les drogues que j'absorbe. La présence de piercings. Mon âge apparent. Mon âge réel. Mes convictions religieuses ou philosophiques. Mon sens de la rhétorique, ma capacité à argumenter. Ma force physique apparente, ma force physique réelle. La musique que j'écoute, les livres que je lis. Mon niveau en mathématiques. Ma timidité ou mon exubérance. La façon dont je m'occupe de mes enfants. Le nombre de mes paires de chaussures. Mon métier. Mes kilos en trop, ou mon apparence squelettique. Mes diplômes. Ma bonne humeur ou ma dépression nerveuse. Mes créations artistiques, et celles que j'admire et aurait souhaité être l'auteur.
Ce ne sont que des exemples parmi la multitude de paramètres qui entrent en jeu dans la construction de l'idée qu'il se fait de Moi. Et je n'ai d'autre choix, que de faire tout ce qui est en mon possible pour me conformer à ses attentes. Je dois le faire, si je veux vivre. Je dois accepter cet esclavage comportemental, si je veux moi aussi avoir l'impression d'être libre. Libre d'être comme l'Autre, de ne pas le déranger, de ne pas troubler sa quiétude ni son sens de l'ordre. Je n'ai d'autre choix que de me plier aux règles, fussent-elles désuètes, cruelles, ou à l'encontre de ma nature, de mes envies, besoins et convictions. Dans ce monde gouverné par l'Autre, il n'y a pas de place pour être Moi-même. Mon devoir est d'annihiler ma personnalité, de devenir ce qu'on attend de moi, et non pas ce que mon âme aspire à devenir. Mon destin est la négation de ce à quoi j'aspire. Mon Seigneur et Maitre veut mon Bien, et ce qui est bon pour moi, est ce qui le rassure, le caresse dans le sens du poil. Car étant avant toute chose, une entité semblable à moi, un représentant de mon espèce, l'Autre a les mêmes besoins vitaux et primaires, et le plus important à ses yeux, quoi qu'on en dise, quoi qu'il fasse, sera la sécurité.
Alors, je dois, pour être en sécurité, faire abstraction de la flamme qui brûle en moi, faire taire mes cris de bonheur ou de colère, et sécher mes larmes de joie ou de peine, je dois faire tout cela pour que l'Autre se sente en sécurité, et me permette, ainsi satisfait, d'exister dans une semi-tranquillité. Ne pas faire de vagues, ne pas sortir du rang, ne rien laisser transparaître de l'extérieur.
C'est ainsi que j'ai appris à mentir, à jouer la comédie. J'ai découvert qu'on pouvait simuler la similitude, que l'Autre pouvait être dupé. Et j'ai découvert qu'il existait un lieu où je pouvais être moi-même, sans concessions. Un endroit hors du temps et de l'espace, où le tyran ne saurait venir me chercher - bien que certains de ses espions nommés psychanalistes détiennent un certain pouvoir et aient la capacité, en se basant sur mes comportements apparents, de découvrir mon refuge et de révéler ce que je tente d'y cacher. Mais jusqu'à présent, aucun d'eux n'a réellement su me percer à jour, et je veille sur l'emplacement de mon jardin secretcomme un dragon protègerait la clef d'un trésor fabuleux. Parce que ce deuxième monde m'est trop précieux pour que j'en donne l'accès à ce dictateur sadique et sournois qu'est l'Autre. Parce que dans cet univers parallèle, je suis seul maître de ma destinée, je suis le Dieu unique qui décide des évènements passés, présents et futurs. J'y suis le héros de formidables aventures, l'auteur des plus magnifiques oeuvres d'Art, j'y suis l'amant désiré de toutes les femmes, le super-héros qui sauva et sauvera le monde de sa destruction. Depuis lors, depuis ce jour ou j'ai découvert l'étendue de mes pouvoirs en cet endroit intemporel et intangible, le monde des Autres a perdu de son attraît à mes yeux.
A quoi bon vouloir briller dans un monde où l'on exige mon silence et ma servilité, pourquoi vouloir réussir parmi ces Autres au prix de couteux efforts si rarement récompensés, quand je peux, paupières closes ou regard dans le vague, m'enfuir dans le monde que je me suis créé, en génial démiurge, m'évader dans le film interactif que projette mon imaginaire, 24h/24, 7j/7 ? J'ai fait mon choix il y a longtemps de cela, j'ai fui la dictature de mes semblables, la dictature des apparences et des efforts pour n'être qu'une goutte d'âme dans l'océan humain, j'ai fui cette nation despotique qu'est le monde réel, peuplé d'êtres de mon espèce, de juges, de bourreaux, de maîtres et de soldats-de-la-normalité, pour habiter, de plus en plus souvent et pour des durées croissantes, mon monde intérieur au sein duquel règnent la sérénité, l'harmonie avec moi-même et avec l'Univers tout entier.
C'est mon monde, et n'imaginez pas en avoir aperçu ne serait-ce que le centième parce que vous avez lu depuis quelques jours, semaines ou mois, quelques unes de mes divagations sur ces pages. Ces pages sont une fenêtre étroite sur ma Bulle ; souvenez-vous du mythe de la caverne, et vous comprendrez - je l'espère - à quel point vous n'avez et n'aurez jamais aucune idée de ce qui s'y passe réellement. Ma vie parmi vous est pauvre et plutot faible en action, en intrigues et en sensations. Ma vie intérieure est une des plus riches sinon LA plus riche, et sitôt que je m'y rends, l'action s'y fait incessante, le risque est permanent mais je suis toujours vainqueur, la beauté est omniprésente, et surtout, surtout, je suis Moi, je peux crier, pleurer, hurler de rire, torturer atrocement ou aimer à mourir ; tout est vrai, profond, tout vient du plus profond de mon être, de mon âme, de mon coeur.
Je n'ai jamais autant aimé qu'en imaginaire, je n'ai jamais autant souffert qu'en imaginaire, je n'ai jamais autant voyagé qu'en imaginaire ; ce monde, cette bulle, c'est mon chevalet de torture et mon jardin des délices, c'est ma descente aux enfers ou ma montée au paradis, c'est l'endroit où nul ne peut m'atteindre... Mon ultime raison d'ête en vie.