
Cycle sans fin - 09/12/04
Journée improductive. Je suis éveillé depuis 12 heures et je n'ai pas le souvenir d'avoir fait la moindre chose digne de retenir l'attention. C'est là que je me rends compte a quelle point la différence est importante entre ces moments de non-vie indolente sous opiacés, et ces autres d'existence pénible durant les redescentes.
D'un coté, ces périodes de flottement et de flou apathique - à défaut d'artistique - que je m'efforce de provoquer et maintenir à grands renforts d'autoroutes brunes, et durant lesquelles je pratique l'inactivité passive non sans une certaine maestria. Je suis passé expert dans l'art de ne rien faire, ce n'est un secret pour personne désormais ; cette non-action est toutefois relativement difficile à accomplir sans la nécessaire non-pensée qui la précède et l'accompagne, et que je n'obtiens qu'avec l'aide de la chimie et/ou médecine modernes.
Au plus fort de ces instants, la réalité et le rêve se mêlent au point jusqu'à me devenir indissociables, voire indifférenciés. J'observe le monde se mouvoir autour de moi comme sur un tube cathodique ; des gens passent, discutent, il m'arrive même de sortir à de rares occasions. Une poignée d'heures s'écoule, le passé devient flou, j'ignore si les derniers évènements appartiennent ou non au domaine du rêve. Ma mémoire confère à tous ces moments opiacés la texture des songes, et les images qui me reviennent ont souvent un grain un peu particulier, des couleurs passées.
De l'autre coté, les épisodes post-héroïniques qui commencent par deux jours de crampes, courbatures et maux de ventres accompagnés de pénibles réflexions circulaires sur l'inutilité de la vie, puis une fois les symptômes physiques de sevrage disparus, laissent place à une vague mélancolie et a une autre forme d'apathie, bien moins légère et pour le moins difficile à supporter. Il n'y a, de toute façon, qu'à lire ce blog pour s'en rendre compte. L'arrêt des psychotropes entraîne irrémédiablement ma projection dans une réalité que je n'ai pour l'instant aucune envie d'assumer, ou plutôt, une réalité qui m'apparaît bien trop peu attrayante pour avoir l'envie de m'y impliquer ne serait-ce qu'en pensée.
Depuis des mois maintenant, j'oscille en permanence entre ces deux états, cette vie à deux étages. Paradis/enfer, inaction agréable dans un brouillard apaisant / apathie pesante dans un corps douloureux. Il y a cette voix au fond de moi qui essaie de se faire entendre, qui me dit que ça ne peut plus durer ; elle se trompe, ça peut durer bien plus longtemps qu'elle ne semble l'imaginer. Je suis tellement enfoncé dans cette existence que ma vie d'avant l'héro ne me renvoie que de vagues et peu gratifiants souvenirs. Ce qui constitue le principal frein a ma volonté de me tirer de ce quotidien pourtant peu alléchant en apparence, est le fait de n'avoir jamais ressenti un tel plaisir d'exister avant d'avoir m'être prélassé dans les bras chauds et tendres de l'héroïne. Il ne faut pas dire à vos gosses (ou vous dire) que cette drogue est un mauvais produit. Il faut dire la vérité, à savoir, que c'en est un si délicieux, si fascinant, que la vie en son absence devient d'une fadeur insupportable.
Quand j'étais à l'hôpital, mon traitement exigeait que je ne supprime le sel de mon alimentation. Je n'ai pas pu m'y tenir, et avais apporté avec moi une salière pour réassaisonner à mon goût ces repas sans sel que m'apportaient les infirmières. Peut-on attendre l'acceptation d'une vie insipide, de la part d'un nounourz incapable de manger un plat jugé trop fade ?
Si je dois vivre, autant que cela soit dans l'extrême. C'est pourquoi je ne recherche dans ma vie que les hauts et les bas, de l'extrême enthousiasme à l'extrême abattement. Je ne recherche pas, bien évidemment, les périodes de totale détresse qui surviennent après celle d'extase. Mais je les accepte implicitement comme conséquences de mes actes. Même si j'en viens ensuite à déverser ma souffrance et ma douleur d'exister partout autour de moi et notamment sur ces pages, je suis conscient à chacune de mes montées au septième ciel par inhalation/ingestion de psychotropes que la gravité finira par m'entraîner vers le sol à grande vitesse.