LETTRE A MOI-MEME
[ note : ce texte inachevé est un brouillon sur lequel travaillait Nounourz au moment de sa mort. ]


Bonjour.

C’est un peu difficile pour moi de commencer cet article. J’ai bien des choses à te dire, et encore beaucoup d’hésitations quant à la façon dont je vais devoir m’exprimer pour être certain que tu comprennes le message que j’ai à te faire passer. En soi, ce n’est pas vraiment compliqué. Mais même si le fond de ma pensée est plutôt clair, ta réaction est si prévisible que je me dois de t’amener avoir celle que je voudrais que tu aies.

C'est-à-dire, le suicide.

Oui, n’ayons pas peur des mots : je souhaite ta mort, et une mort que tu t’administrerais toi-même, après avoir pris conscience de l’immense connerie que représente, pour toi, le fait d’être encore en vie.

La première chose sur laquelle je voudrais attirer ton attention, est sur le fait que ton existence toute entière n’est qu’un lamentable échec. Il est possible que tu t’en sois déjà rendu compte, mais jusqu’à présent tu es parvenu à faire en sorte que ce constat ne cause pas encore trop de dommages à ton ego. Tes arguments seront, selon la circonstance, le je m’en foutisme (« bah ouais j’suis un raté et je t’emmerde connard, rien à foutre »), la résignation (« oui, je suis un raté, mais de toute façon ça fait bien longtemps que je n’espère plus rien de cette vie ») voire le déni (« Tu penses que je suis un raté, mais personnellement, j’estime que ce que je suis est tout à fait satisfaisant »).

Ton je m’en foutisme est on ne peut plus simple à démonter. Ce n’est pas un je m’en foutisme réel, ce n’est qu’une façade que tu affiches devant les autres, afin de ne pas perdre la face lorsqu’on te renvoie à ta propre nullité. Il est probable qu’à force de te le répéter tu aies fini par t’en auto-persuader, mais lorsque cette idée te revient en tête, il y a parfois cette petite voix qui s’immisce dans tes pensées (« Est-ce que j’en ai réellement rien à foutre ? N’aimerais-je pas, tout de même, être autre chose que ce que je suis… quelque chose de mieux ? Ce rien à foutre n’est-il pas le seul moyen d’assumer ma nullité, étant donné que je suis pas capable d’être autre chose qu’une merde ?... »). Tu n’as pas choisi de te désintéresser de ce problème : ce désintéressement est le seul moyen de rendre ta médiocrité tant soit peu supportable. Peut-être te complais-tu, aussi, dans l’illusion de capacités cachées, comme si tu étais à même d’être bien meilleur que ton niveau actuel, pourvu que tu daignes fournir des efforts dans ce sens. Quelle excuse vas-tu sortir afin de justifier le fait que tes talents secrets n’aient pas encore été révélés au grand jour ? La flemme ? Une autre forme de je m’en foutisme ? Allons bon, sois un peu réaliste, c’est bien beau de vivre dans un joli rêve, mais de temps en temps, se réveiller ne fait pas de mal. Quoique… si, en fait, ça peut faire mal, c’est sans doute pour cela que tu t’acharnes à croire de telles billevesées. Toujours est-il que maintenant, tu ne peux plus nier l’évidence : tu ne vaux rien, ce dont tu te crois capable est une chimère – et au fond de toi, tu le sais aussi bien que moi – tout comme ce prétendu « rien à battre » que tu nous assènes et qui au final ne rassure que toi… pour un temps.

Ta résignation est vouée à subir le même sort que ton je m’en foutisme. Et pour cause, elle relève du même type de mécanisme psychologique : la fuite. Pour ne pas avoir à subir constamment le désagrément consécutif au constat de l’échec que représente ton existence, tu as décidé – tu crois avoir décidé – que tout espoir serait vain, qu’aucune amélioration ne serait possible, et que mieux valait s’y accommoder. Ensuite, tu t’es employé à trouver des moyens de ne surtout pas repenser à tout cela, notamment dans les distractions diverses dans lesquelles tu perds ton temps en ayant l’illusion de mener une vie agréable, ou du moins, pas trop insupportable. Tu t’imagines même, parfois, que cette attitude relève d’une certaine forme de sagesse ou de maturité : en abandonnant tes rêves de gloire et tes espoirs de grandeur, tu penses être passé à l’âge adulte. Mais une fois de plus, tu n’avais pas le choix : étant donné que ton talent frise le zéro absolu, il a fallu opter pour la résignation, faute de quoi, c’était la dépression nerveuse qui t’attendait au tournant, accompagnée de ses amies la frustration et l’envie – ce sentiment qui continue à t’envahir parfois lorsque face à toi se trouve une personne qui, contrairement à toi, est capable de faire quelque chose de ses mains ou de ses neurones. Après cela, tu oses encore affirmer que c’est en tout bonne foi que tu as cessé d’espérer toute amélioration de tes capacités ? Foutaises. Mensonge. Ne plus rien espérer n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée (amusant, ça) de justifier la nullité qui te caractérisera pour les prochaines années de ta vie - que j’espère la plus courte possible. Parce que si tu restes encore en vie – bien que tu n’aies aucune bonne raison de le faire – dans dix ans en constatant que tu n’as pas évolué d’un iota, tu pourras t’auto-excuser sous le prétexte du « bah, je m’y attendais déjà de toute façon ».

Mais pourquoi, putain POURQUOI n’en finis-tu pas tout de suite, alors que tu sais pertinemment que c’est le seul moyen de t’en tirer tant soit peu honorablement ? Tu as beau combler le vide que représente ta vie avec divers artifices, avec des espoirs que tu sais vains, je sais que tu sais, toi aussi, à quel point tout cela est inutile. Je sais que tu sais que tu as atteint des sommets de nullité, et que depuis que tu en as pris conscience, seul l’oubli de ce constat te permet de souhaiter prolonger ton existence. Réfléchis un peu, que diable ! Es-tu donc si satisfait de cette vie passée à fuir l’évidence ? Tes petites distractions sont-elles à ce point gratifiantes pour que tu continues de te vautrer dans cette médiocrité ? Tu me diras peut-être que ce sont tes amis, tes relations sociales, réelles ou virtuelles, qui te permettent de tenir le coup. Et bien évidemment, tu occultes leur insignifiance tout autant que la tienne : tes potes sont des nullards, des loosers, osons le dire, des MERDES tout autant que toi, mais ça non plus, tu refuses de le voir. Comme vous avez tous la même stratégie d’évitement, vous vous rassurez les uns les autres, « mais non, c’est trop bien ce que tu fais », « ah lui putain il assure grave j’aime trop ce qu’il écrit », et ça s’entre-congratule et ça se lèche le fion. Mais il suffirait d’une ridicule minute d’introspection, d’analyse, pour réaliser que ce que vous faites, tes potes et toi, n’a strictement aucune valeur. A croire que c’est l’instinct de conservation de l’espèce qui vous pousse à vous encourager les uns les autres à continuer le gâchis que représente vos vies. Tu sais que tu produis de la daube innommable, et lorsqu’une personne te félicite, tu ne peux t’empêcher de fulminer intérieurement, en constatant que pour apprécier une telle merde, tes soi-disant amis manquent cruellement de profondeur et d’esprit critique. Ou, plus simplement, étant donné leur nullité, ils pensent réellement avoir affaire à un chef d’œuvre alors qu’ils sont face à une bouse exemplaire. Et ça ne te vexe pas ? Te faire apprécier par une armée de trous du cul incultes t’apporte-t-il tant de réconfort ? « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Mon Dieu, quelle gloire, quel panache, quel prestige ! Tu dois être vraiment fier de toi, le matin, en te regardant dans le miroir…

Il t’en faut encore ? Pas de problème, je continuerai jusqu’à ce que tu t’avoues, à toi-même et non à moi, que tu n’es rien d’autre qu’un pitoyable raté. Jusqu’à ce que ce fait soit omniprésent dans tes pensées, jusqu’à ce que ce constat récurrent te soit si insupportable que tu en viennes à souhaiter crever, ce que tu mérites plus que n’importe quel autre être humain sur cette planète. Pourquoi est-ce que je souhaite tant ton suicide ? Disons que c’est une forme d’humanisme. Quand tous les nullards de cette planète se seront flingués, alors l’humanité pourra évoluer vers quelque chose d’infiniment plus satisfaisant. Mais tant que les parasites comme toi s’accrocheront à leur existence de merde pour de risibles prétextes, tout ne pourra aller que de mal en pis. Alors il faut agir, il faut que quelqu’un montre l’exemple. Pourquoi toi ? Et pourquoi pas ?

Pour cela, il faut que tu te réveilles, que tu sortes de ton rêve à la con. Si jusqu’à présent tu es resté parmi les vivants, c’est uniquement parce que tu as réussi à occulter ta médiocrité, à mettre de coté ta nullité et ton inutilité. Toutefois, j’aimerais attirer ton attention sur le coté vain de cette démarche. Tu uses d’artifices afin de ne pas souffrir de ce que tu es, mais dans quel but ? Pourquoi désires-tu continuer sur cette voie qui ne pourra t’apporter que des joies illusoires et des victoires factices ? Ne me fais pas croire, par pitié, que tu es réellement heureux de cet état de fait, tu ne peux nier le fait que ton existence même est dédiée à la fuite, fuite de toi-même, fuite de ta connerie. Fuite du vide qui te caractérise dans les sensations fortes (drogues, films d’angoisse, musique violente), fuite dans les activités décérébrantes grâce auxquelles tu t’empêches de penser (travail à outrance, émissions de télévision stupides ou humoristiques, certaines autres drogues ou médicaments anxiolytiques). Tout est mis en œuvre pour ne jamais se retrouver face à soi-même, et dans cette optique chaque journée ressemble aux autres étant donné que le but réel de ton existence est de se prolonger sans raison valable.

J’ai bien dit « sans raison valable ». Parce que celles que tu invoques ne sont que des excuses bancales, qui masquent avant tout ta peur de crever. En règle générale, tout se base sur l’illusion, notamment celle d’être utile : à ton travail, ta famille, tes amis.